Discours du ministre roumain des Affaires étrangères, Bogdan Aurescu, à l’occasion de la rentrée universitaire

Speaker: 
Bogdan Aurescu, ministre des Affaires étrangères
Date: 
10/01/15
Event: 
A l’occasion de la rentrée universitaire
Location: 
Bucarest

Monsieur le Recteur,
Monsieur le Doyen,
Madame la secrétaire général du Collège Franco-Roumain,
Messieurs les Vice-doyens,
Chers collègues,
Chers étudiants,

C’est Monsieur le Doyen que je remercie, de façon spéciale, de m’avoir invité à vous parler lors de la rentrée universitaire.

Je suis particulièrement honoré de me trouver aujourd’hui présent à cet événement saillant. Et cela pour plusieurs raisons.

Tout d’abord parce que tous les 1-er octobre, que je franchis le seuil de cette Faculté, je revis le sentiment d’intense émotion que j’ai eu lorsque j’y entrais, en tant qu’étudiant, pour une première fois, il y a, déjà 23 années.

En deuxième lieu, parce que je vous parle aujourd’hui en une double qualité – d’enseignant de cette faculté d’élite de l’enseignement juridique roumain et aussi, de ministre des Affaires étrangères de Roumanie.

En tant qu’étudiant, c’est justement cet endroit qui m’a formé, qui m’a modelé et m’a ordonné la pensée, c’est la que j’ai appris ce qui est important dans la vie. J’y ai rencontré des enseignants d’exception, tant dans la perspective des caractères que de la moralité, notamment de la science profonde du droit. Nombre d’entre eux se trouvent encore dans cette salle. Je me souviens, c’était,... comme si s’était hier, les cours et spécialement les examens de droit romain de la première année d’études – vous aussi, je suis certain, vous vous souvenez (moi, par exemple, je sais encore, par cœur, la définition en latin du droit prétorien!) – puis le droit civil de la IIe année, le droit pénal spécial, en IIIe année ou la procédure civile de la IVe année. Par voie de conséquence, vous avez non seulement l’opportunité, mais aussi la responsabilité de profiter de cet âge merveilleux des études faites à cette faculté à nous, pour absorber le plus possible du savoir de vos enseignants.

En tant que professeur, sous les yeux duquel vous allez travailler, au cours de la IIe année, sur la matière du droit international, puis en quatrième année aussi, tout comme au Master dont j’ai assumé la coordination, je peux vous dire que c’est dans cet endroit, que j’ai la chance extraordinaire de vous rencontrer, vous les étudiants et de transmettre aux générations suivantes les connaissances et l’expérience accumulées tant en qualité de professeur que de praticien du droit international. Ce n’est que de cette manière que ces valeurs atteignent leur parachèvement.

En tant que ministre des Affaires étrangères de Roumanie, j’affirme que c’est dans cet endroit que je retrouve mon inspiration, dans l’énergie fraiche et dans la force qui vous appartiennent, de même que dans votre engagement en faveur de l’avenir de la Roumanie. Je suis confiant dans l’avenir qui saura, certainement, trouver parmi vous les diplomates d’élite du pays.

Je tiens à souligner ici que pas seulement la profession d’avocat, la magistrature ou le notariat sont vraiment des professions juridiques. La diplomatie en est une aussi, et le droit international est à son tour essentiel pour une politique extérieure efficace. Le droit international- je l’ai déjà dit et je le répète aujourd’hui encore – doit se retrouver dans le « code génétique » de tout diplomate.

J’ai aussi mes arguments, à cet égard. Pour un Etat de la taille de la Roumanie, le droit international est le meilleur instrument permettant de maximiser les efforts de politique extérieure, d’accroître l’efficacité des démarches diplomatiques. On peut ainsi atteindre des objectifs qu’autrement, en usant d’outils politiques habituels, on ne saurait obtenir.

Vous vous rappelez probablement le procès visant la délimitation des espaces maritimes dans la mer Noire, entre la Roumanie et l’Ukraine, en 2009. Et vous savez bien que la Roumanie a obtenu alors, à la Cour Internationale de Justice, des espaces maritimes totalisant quelque 9700 kilomètres carrés, et cela en usant des instruments du droit international, après avoir assisté à l’échec des négociations et des efforts politiques pendant une quarantaine d’années. Et l’équipe qui a remporté ce succès – l’unique élargissement de juridiction souveraine de la Roumanie, depuis la Grande Union de 1918, cette équipe était formée, à une seule exception près, de diplomates juristes émoulus de cette Faculté même.

Une autre équipe de diplomates juristes issus de cette faculté a négocié et conclu, aux cotés des experts d’autres institutions de l’Etat roumain, ayant des compétences en matière de sécurité, l’Accord roumano-américain au sujet de l’implantation, en terre roumaine, du bouclier US anti-missile, en 2011, un projet essentiel de la sécurité nationale et en même temps une contribution substantielle à la sécurité de l’OTAN et des Etats alliés.

Vers la fin de cette année, la facilité de la base aérienne roumaine de Deveselu deviendra opérationnelle et sera intégrée, l’année prochaine, dans le système anti-missile de l’OTAN, lequel atteindra sa capacité opérationnelle initiale à la date du sommet de l’Alliance atlantique convoqué pour 2016, en Pologne.

Rien d’accidentel dans le fait que les équipes performantes de diplomates roumains dont je viens de vous entretenir ont été formées sur les bancs de cette institution. Cette faculté fut associée, au cours des années, a bon nombre de grands noms de la diplomatie roumaine.

Vespasian Pella (1897-1952), fondateur de la sous-branche du droit international appelée droit international pénal, reconnu au plan mondial en tant que père fondateur du concept de la Cour Pénale Internationale, qui de nos jours fonctionne à la Haye, et qui fut le premier à définir le concept de génocide, qu’il définissait comme « crime de barbarie” fut un professeur saillant du droit international, à cette faculté et un diplomate exceptionnel, en même temps, de la Roumanie. C’est toujours lui qui rédigeait les premières conventions internationales qui réglementaient en 1937 les peines frappant le crime international de terrorisme et qui instituaient la première Cour Internationale appelée à punir ce crime. Au début de cette année, j’ai repris ce projet de Vespasian Pella sur lequel je travaille maintenant aux cotés du ministre espagnol des Affaires étrangères, en vue de la création d’une Cour Internationale de lutte contre le Terrorisme.

Demetru Negulescu (1875-1950), un autre enseignant remarquable de droit international, dans cette faculté, fut aussi, pour toute sa vie, juge à la Cour Permanente de Justice Internationale, celle qui précédait l’actuelle Cour Internationale de Justice. Son œuvre est, de nos jours encore, une source d’inspiration et un point de référence pour les juristes qui étudient le thème des avis consultatifs de la CIJ, sur la base de ses écrits bien inspirés.

Nicolae Titulescu (1882-1941), le célèbre diplomate et homme politique roumain, fut à son tour un homme de droit exceptionnel qui, sans même tenir des cours de droit à Bucarest, a lié son nom non seulement à la « théorie générale des droits éventuels » laquelle faisait l’objet de sa thèse de doctorat, en droit civil, à Paris, en 1905, mais aussi à des contributions essentielles au droit international, à propos du concept de souveraineté, de « perméabilité des frontières » annonçant dès l’entre-deux-guerres l’essentiel du concept actuel de l’espace Schengen, ou bien la définition de l’agression, Nicolae Titulescu étant l’auteur moral et conceptuel des Conventions de Londres, de 1933, mieux connues sous le nom de « Conventions Titulescu-Litvinov ».

Je ne vais plus ajouter d’autres exemples. Ceux que je viens de mentionner sont pourtant suffisamment éloquents pour vous motiver une approche attentive du droit international et vous convier à prendre en considération la diplomatie en tant que profession extrêmement intéressante, qui suppose, en effet, un travail assidu mais qui fournit aussi d’amples satisfactions.

Parce que c’est l’unique profession juridique de nature à vous permettre de contribuer directement au rayonnement du profil international de la Roumanie et ce faisant, à l’édification d’une Roumanie bien respectée au plan international, plus sûre et plus prospère pour ces citoyens.

Parce que la diplomatie, cette institution essentielle pour la Roumanie, a toujours été, dans l’histoire moderne et contemporaine du pays, et même avant, un vecteur principal de modernisation et de progrès. Ce fut, si vous voulez, la „courroie de transmission” de la modernité, dans le pays, une arme efficace, à la fois, de protection de nos intérêts.

Nous traversons maintenant une époque compliquée, dans un milieu international complexe et imprédictible. Dans le voisinage des deux organisations essentielles dont nous faisons parties, l’UE et l’OTAN, on a vu se créer un vrai corridor de l’instabilité, ayant plusieurs foyers, dont l’agression de la Fédération Russe, en Ukraine et la modification de l’équilibre de Sécurité dans la région de la mer Noire, par l’occupation et la militarisation de la Crimée, dans l’est, jusqu’à l’évolution du phénomène terroriste, à la provocation croissante de la migration clandestine, aux crises diverses et à l’instabilité d’Etat, dans le midi. Nous sommes la frontière extérieure de l’UE et de l’OTAN ou, si vous voulez mieux, leur limès, ayant à nos cotes un voisinage qui engendre des risques, des défis, même des menaces à l’adresse de notre sécurité nationale, tout comme de la communauté des valeurs à laquelle nous sommes attachés. Mais cette situation crée aussi des opportunités. C’est pour la première fois, dans notre histoire de « frontière », à l’intérieur de la communauté de valeurs à laquelle nous avons toujours appartenu, du point de vue culturel et axiologique, que nous nous tenons du bon coté du limes, du coté sûr, mais un devoir nous incombe maintenant d’agir, de manière intelligente, pour neutraliser ces risques, défis et menaces. Nous avons ainsi la responsabilité de matérialiser ces opportunités. Et tant pour nous, en tant que pays, mais aussi pour la communauté de valeurs dont nous faisons parties, nous avons le devoir et la responsabilité de mettre en œuvre notre vocation de « frontière » ou de limès, pour projeter sur ce voisinage de la stabilité, de la démocratie et de la prospérité.

Il s’agit d’un effort à moyen terme, même à long terme. Et c’est un effort dans lequel il nous faut utiliser toutes les ressources utilisables.

Avec votre formation, avec votre intelligence, vous êtes notre ressource la plus précieuse. Je vous exhorte, ainsi, à bien vous former. A vous former durablement, sérieusement, consciencieusement, pour pouvoir contribuer, une fois devenus diplômés de cette faculté d’élite, à cet effort soutenu par les professions juridiques que vous allez choisir, diplomatie comprise. Il est essentiel, pour la société roumaine, qu’elle bénéficie à l’avenir de l’expertise que vous allez accumuler, en suivant les cours de cette faculté, en vue d’un développement dynamique et performant, créateur de profit et de bien-être.

En tant que ministre technocrate, je vous convie à devenir de vrais professionnels. Il y a des gens qui voient un désavantage dans le statut du technocrate ou du professionnel. Je crois, au contraire, que par leurs dires, ces gens-la sont peu sérieux. (Ils étaient probablement recalés en droit romain...) Parce que, être technocrate et professionnel cela veut dire s’y connaître, cela veut dire savoir résoudre les problèmes, cela veut dire mener le pays de l’avant.

Parce que la Roumanie a besoin d’élites, elle a besoin de citoyens consciencieux et sérieux, de gens capables de remplir leur devoir, de mener à bonne fin les projets entamés et laisser derrière eux des traces durables. Finalement nous sommes exactement ce que nous faisons, ce que nous laissons de durable derrière nous, indifféremment s’il s’agit d’un procès remporté, d’un traité bien négocié, d’une décision d’instance, sans reproche, d’un contrat bien rédigé. Et encore, chose très importante, je vous exhorte à choisir vos équipes, vos équipes performantes, vos équipes de professionnels, vos équipes gagnantes.

J’ai constaté, ces derniers temps, avec joie, un intérêt croissant pour l’activité diplomatique. Le ministère que je dirige manifeste toute l’ouverture voulue pour héberger des stages pratiques réservés aux jeunes étudiants, tant à l’intérieur de la Centrale que dans les missions de l’étranger. J’encourage ainsi la carrière diplomatique des jeunes de réelle valeur, des jeunes qui croient en l’excellence, des jeunes capables de comprendre et de contribuer à la gestion des nombreux défis et thèmes majeurs de la politique extérieure roumaine. Si vous choisissez de partir à l’étranger compléter vos études, comme Pella, comme Negulescu ou comme Titulescu, n’oubliez jamais de rentrer. Parce que la Roumanie a besoin de vous, et nous tous, nous avons besoin d’édifier la Roumanie qui nous est nécessaire: une Roumanie efficace, une Roumanie sûre, une Roumanie bien respectée, au plan international aussi.

De la part du Gouvernement de Roumanie, et surtout de la part des professeurs de cette Faculté, je vous souhaite plein succès, pour cette nouvelle année universitaire! Vous autres, jeunes étudiants de l’I-e année et vous autres aussi, profitez bien de l’âge des études. A vous, plein succès aux examens !

the academic year! And I wish the first year students, and the other students to fully enjoy their time here! Good luck in your exams!