Le rôle des chrétiens dans la société européenne aujourd’hui

Speaker: 
Teodor Baconschi, ministre des Affaires étrangères
Date: 
01/17/11
Event: 
Inauguration du Centre "St Pierre-St André"
Location: 
Bucarest


Vos Excellences,
Chers Pères de l’Assomption,
Mesdames et Messieurs,

Je souhaite avant tout vous remercier de m’avoir invité à l’inauguration du Centre d’études byzantines dirigé par les Pères Augustiniens de l’Assomption. Cette inauguration est également une refondation, puisque, il y a plus de 60 ans, les communistes avaient expulsé les membres de l’Institut français d’études byzantines. Pendant l’entre-deux-guerres, l’Institut a constitué un lieu privilégié de la vie académique et culturelle de Bucarest. Bien plus, il a contribué largement par ses publications à présenter la civilisation et l’héritage byzantins des Églises orientales. C’est pour cela que je salue de tout mon cœur l’inauguration du nouveau Centre, à la veille de la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Cette inauguration représente un événement intellectuel et œcuménique qui, j’en suis sûr, portera ses fruits dans l’espace roumain – cet espace que le Pape Jean-Paul II appelait « un pont entre l’Orient et l’Occident ».

Permettez-moi de saluer également la présence en Roumanie du père Michel Kubler, personnalité éminente du monde catholique et du journalisme chrétien, connu par ses articles du quotidien La Croix. Je lui exprime, dans l’assentiment de toute l’audience, mon espoir de voir l’activité du Centre d’études byzantines contribuer avec force à la vie intellectuelle de Bucarest. Je souhaite au Centre « Saint Pierre et Saint André » de devenir, dans la bonne tradition des Pères de l’Assomption - grands érudits et amis de la chrétienté orientale - un lieu de rencontre et de dialogue, un lieu de connaissance réciproque où l’on recherche le chemin de l’unité chrétienne.


Chers amis
,

Je vous propose de réfléchir ensemble ce soir à un sujet que l’on pourrait formuler comme une interrogation : quel est le rôle du chrétien dans la société européenne ? Ou, sous une forme plus pessimiste et plus inquiète : le chrétien a-t-il encore un rôle à jouer dans la société ?

Avant de proposer des réponses quant à la présence des chrétiens dans la société contemporaine, assumons le risque - spirituellement noble - de paraître anachroniques. Je propose donc comme point de départ un témoignage célèbre qui remonte à l’Antiquité : l’Épître à Diognète. L’auteur anonyme de cette épître nous propose une description impressionnante du paradoxe de la condition chrétienne. Je cite:

Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. Ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. (...) Ils se répartissent dans les cités grecques et barbares suivant le lot échu à chacun ; il se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle.

Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés.(...)

Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l’emporte en perfection sur les lois.

Ils aiment tous les hommes et tous les persécutent. On les méconnaît, on les condamne ; on les tue et par là ils gagnent la vie. Ils sont pauvres et enrichissent un grand nombre. Ils manquent de tout et ils surabondent en toutes choses. On les méprise et dans ce mépris ils trouvent leur gloire. (...) On les insulte et ils bénissent ; on les outrage et ils honorent. Ne faisant que le bien, ils sont châtiés comme des scélérats. (...) Mais ceux qui les détestent ne sauraient dire la cause de leur haine.

L’Épître à Diognète évoque la condition des chrétiens pendant l’âge des persécutions, mais on peut néanmoins saisir l’actualité de ce tableau. Il suffit de penser aux attentats tragiques contre les chrétiens du Moyen Orient, à la fin de l’année dernière, que la Roumanie a condamnés officiellement. À la lumière de tels événements, la description de l’Épître est plus actuelle que jamais, et notre responsabilité individuelle et communautaire d’autant plus urgente.

Mais l’Épître offre également des réponses à notre interrogation concernant la présence des chrétiens dans la cité et leur rapport à l’histoire. En quoi le chrétien est-il différent des autres citoyens ? Par son mode de vie, avant tout, qui relève d’une citoyenneté supérieure, spirituelle et, on pourrait dire aujourd’hui, d’une citoyenneté universelle. C’est sa foi qui est la mesure de l’histoire, et qui donne au chrétien la distance nécessaire pour comprendre et agir avec sagesse. Fidèles à leur cité et respectueux des lois, ils aiment tous leurs semblables, y compris ceux qui les méprisent et les persécutent. Cet amour universel identifie véritablement le chrétien : les chrétiens dont parle l’Épître ont la pleine conscience d’être chrétiens, et c’est de cette conscience que découlent leurs gestes, toujours bénéfiques pour la société.

Je reviens maintenant au monde d’aujourd’hui. Comme l’affirme clairement l’Épître à Diognète, le rôle du chrétien dans la société d’aujourd’hui dépend directement de cette conscience du fait d’être chrétien, conscience évoquée également par le Pape Benoît XVI citant récemment John Henry Cardinal Newman. Le Pape nous prévient ainsi que la conscience doit être défendue contre les différentes formes « de destruction de la mémoire, menacée par une subjectivité qui a perdu son fondement, et par la pression du conformisme social et culturel ».

En effet, pour assumer un rôle, il faut savoir qui l’on est et ce qu’on veut. Or, les sociétés européennes nous montrent souvent, dans des proportions et des nuances spécifiques, tantôt l’amnésie et la confusion des chrétiens, tantôt leur repli angoissé, ou bien leur peine à sortir d’une mémoire polémique, alors qu’ils devraient œuvrer pour une mémoire réconciliée et novatrice.

Pour avoir une place à la hauteur du rôle assumé par les fondateurs de l’Europe, de Constantin et Charlemagne à Schumann, De Gasperi et Adenauer, les chrétiens doivent commencer par connaître leur tradition, la comprendre et surtout cesser de l’opposer à la modernité. C’est le christianisme qui a façonné le monde dans lequel nous vivons, comme le reconnaissent aujourd’hui jusqu’aux non chrétiens, et malgré des épisodes polémiques contre la foi ou l’Église. Ce rapport particulier à sa propre histoire et à sa tradition fait partie intégrante de la conscience du chrétien.

De là se dégagent les amorces d’une réponse à notre interrogation sur le rôle du chrétien dans la société contemporaine :

1. Tout d’abord, le chrétien est le témoin et le promoteur de la dignité et de la liberté créatrice de l’individu. Nous débattons longuement aujourd’hui des droits et libertés de l’homme, en oubliant que ces valeurs nous viennent de la tradition chrétienne, qui à son tour a interprété et fait siennes les traditions judaïque et gréco-latine. Comme le disait si bien Nicolae Steinhardt, seuls peuvent comprendre le christianisme ceux qui reconnaissent la liberté comme le bien suprême. Venant d’un homme qui a souffert les persécutions communistes pour retrouver finalement sa liberté dans la foi, cette phrase résume la relation consubstantielle entre la liberté et le christianisme.

Pour reprendre les mots de Jacques Maritain, il ne faut pas oublier que « la démocratie est liée au christianisme et que la poussée démocratique a surgi dans l’histoire humaine comme une manifestation temporelle de l’inspiration évangélique ». Le chrétien a l’occasion de prouver, par sa présence dans la société, que ce n’est pas là un rapport créé par les hasards de l’histoire. La foi possède la capacité intrinsèque de générer la liberté, le bien commun et les raisons profondes de la vie sociale et de la démocratie, menacées parfois de se figer dans la procédure.

2.  Deuxièmement, le chrétien est, par son destin originel, l’image même de la solidarité : la manifestation explicite de sa présence est l’amour du prochain. On reconnaît le chrétien conscient de ce qu’il est à son hospitalité et à son ouverture à l’autre. Aux lamentations théâtrales, à l’agitation chaotique et inutile, le chrétien peut opposer l’action efficace, directe et personnelle, ou bien il peut contribuer à l’effort des communautés et des Églises.

Je voudrais vous offrir deux exemples en ce sens : je viens d’apprendre que, selon Forbes Roumanie, l’organisation Caritas de l’Église catholique est le premier philanthrope de notre pays. De même, le rapport annuel de la Patriarchie roumaine indique un essor remarquable des œuvres d’assistance sociale de l’Église orthodoxe roumaine. Ces deux exemples sont là pour confirmer l’efficacité de la solidarité des chrétiens avec leur prochain, quelle que soit sa confession ou sa religion.

3. Troisièmement, le chrétien peut être le promoteur des valeurs communautaires. Il existe des chrétiens qui ne se considèrent pas comme appartenant à une Église, par manque de disposition ou par méfiance envers les institutions. Ces cas mis à part, les chrétiens ne sont pas naturellement solitaires, ils vivent ensemble. Ils forment une communauté, l’ecclesia, et ils vivent leur foi dans la société, à la lumière du jour. Or, cet exercice chrétien, cette expérience de la vie communautaire peuvent aujourd’hui représenter un contrepoids à l’atomisation, à la solitude, finalement à l’égoïsme qui empreignent la société contemporaine, en dépit des nombreux appels à la solidarité.

De même, la famille représente la première expression de la vie communautaire et de son sens chrétien. La présence du chrétien dans la société européenne doit ainsi être un plaidoyer pour les valeurs familiales et pour une réponse responsable aux défis du déclin démographique. Transmettre le sens de la vie, la dignité qui découle de cet immense don (car nous recevons la vie, nous ne la demandons pas, ni ne devons l’ôter) est le devoir du chrétien conscient des implications de sa citoyenneté spirituelle.

4. Enfin, fondamentalement, le chrétien est porteur d’espoir. La foi dans le Christ et la Bonne Nouvelle signifie l’espoir renouvelé jusqu’à la fin de l’histoire. C’est cet espoir qui a fait l’histoire, qui a donné naissance à de nouvelles mentalités, à de nouvelles institutions. Malgré le désir des uns et la satisfaction prématurée des autres, cet espoir n’a pas fini d’agir. Ce n’est pas l’espoir chrétien qui est en crise aujourd’hui, mais la conscience des chrétiens d’être encore les porteurs d’une espérance. Elle peut et elle doit se réaliser, avec des résultats bénéfiques, à chaque niveau de notre vie en société.

Pour conclure, je crois dans le rôle fort du chrétien dans les sociétés européennes contemporaines. Ce rôle doit avoir pour voie d’expression privilégiée la morale publique, il doit viser à imprimer une direction éthique à la société. Ceci peut devenir effectif s’il existe, comme je le disais au début, une véritable conscience de la condition chrétienne. Ce n’est qu’ainsi que les chrétiens peuvent être ce qu’il leur a été destiné d’être : « le sel de la Terre ».

C’est dans cet espoir que j’entends apporter, en toute modestie, ma pierre à l’édifice d’une vision chrétienne de la démocratie en Roumanie. En créant la Fondation Démocrate-Chrétienne à la fin de l’année passée, j’ai entamé un chantier de réflexion doctrinaire dont le but avoué est de consolider le mouvement populaire en Roumanie. Il s’agit surtout de donner un corps et une voix à des sensibilités chrétiennes qui peinent à trouver leur expression politique dans la Roumanie contemporaine. Il s’agit aussi d’ancrer ce mouvement populaire renouvelé à la fois dans la tradition roumaine et dans la pensée des Pères fondateurs de l’Europe, qui étaient pour la plupart des chrétiens fervents et fiers de l’être.

En rappelant mon humble contribution au débat politique actuel j’espère suggérer une voie d’action qui dépasse les vœux pieux et les constats d’impuissance. Les chrétiens n’ont pas le droit de s’ignorer et de se sentir écartés de la vie publique. Leur message d’espoir et de solidarité doit s’entendre avec davantage de force dans le débat politique et intellectuel, et ce dans l’intérêt général.

Animés par le désir de notre citoyenneté céleste dont parle l’Epître à Diognète, assumons également, avec espoir et solidarité, notre citoyenneté terrestre. Je vous remercie.